Jésus, Paul, Luc et Emmanuel (Carrère)

Je viens d’achever Le Royaume, dernier roman d’Emmanuel Carrère, qui m’a accompagné pendant trois jours. Accompagné, car j’avais du mal à m’en séparer, et que trois jour durant j’ai eu l’impression de côtoyer Paul et Luc, introduit auprès d’eux par un narrateur qui les connaît comme ses frères. Le livre est d’une puissance peu commune, je ne voulais pas qu’il s’achève, en dépit de sa longueur, et je suis resté assommé, immobile pendant dix minutes, le volume serré contre ma poitrine avant de réussir à me lever. Il se lit comme un journal, et la voix rassurante de Carrère pourrait, on en est désormais sûrs, raconter n’importe quelle histoire, même la plus connue, même la moins crédible, on serait suspendus à ses mots, et avides des explications qu’il distille en s’exprimant dans ses romans.

La Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas, Le Caravage, 1604.
La Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas (détail), Le Caravage, 1604.

S’agit-il d’un roman ? Carrère lui-même dit qu’il n’écrit plus de romans depuis belle lurette. Comment qualifier alors Le Royaume ? Le nom d’essai pourrait lui convenir, mais mal, tant l’effort est constant de se distinguer des historiens, des exégètes et des experts, pour prendre la position du conteur, celle de Luc en qui il semble tant se reconnaître, et faire part à ses lecteurs de ses doutes, de ses impressions, de ses critiques, de ses erreurs. Ce qui fait le succès de cet auteur, et son charme, c’est avant tout sa sincérité, sa modestie extrême, son absence totale d’ego qui permet au lecteur de s’identifier à lui, de le suivre comme un pair, de se sentir bien en sa compagnie, jamais menacé. Carrère fait partie des dominants, il le répète sans cesse et jusqu’à la dernière page, pour sans cesse s’en excuser et nous faire comprendre à quel point cela le gène. Mais son talent réside dans sa capacité à faire oublier qu’il est un grand écrivain, un homme riche et célèbre, doué, charmant, ayant atteint ce que peu oseront jamais espérer, un succès critique et populaire, et la certitude de marquer la littérature de son temps.

Le Retour du fils prodigue, Rembrandt, 1668.
Le Retour du fils prodigue, Rembrandt, 1668.

Ce livre n’est pas dénué de faiblesses, mais là encore, elles sont si bien intégrées par l’auteur qu’elles font le charme de sa prose, elles le rendent plus puissant et plus juste, comme cette traduction de Marc qu’il entreprend, tentant à la fois de restituer le mauvais langage de son auteur et d’en faire un texte lisible et littérairement riche. On sent aussi poindre l’autosatisfaction dans certains passages, quand l’auteur prend conscience de la force de son œuvre et de son importance, il ne dissimule pas ses ambitions d’en faire son chef d’œuvre, et on ne le lui reprochera pas tant ce roman, après l’impressionnant Limonov, parvient de nouveau à écraser et faire oublier le reste de son œuvre, comme autant de tentatives timides et tièdes avant son Magnum Opus.

En plus d’un excellent roman, Le Royaume est un livre riche, qui fournit quantité d’informations sur le christianisme et ses origines, au fil d’explications aussi limpides qu’agréables, que Carrère sait toujours agrémenter de comparaisons contemporaines, souvent foireuses mais non moins délicieuses, parfois maladroites ou peu poétiques (la guerre de Tchétchénie, on aurait pu s’en passer), mais jamais totalement hors de propos. Et si la première partie peut sembler agaçante, de par son approche parfois nombriliste et pompeuse, on comprend rapidement que ce ton singulier traduit l’importance de la crise mystique connue par le narrateur, et la violence avec laquelle son premier contact avec la religion l’a marqué. Elle prend ainsi la forme d’une mise en garde salutaire, qui permet de comprendre l’ambition et le ton des chapitres suivants, où la voix du narrateur se fait moins pesante et retrouve sa posture habituelle de commentateur mi sérieux-mi désabusé, moqueur ou modeste, prenant à parti le lecteur ou s’offrant à son jugement. Emmanuel Carrère creuse ainsi son sillon, dans un style et dans un genre inimitables, en se donnant des ambitions à la hauteur de son talent. Reste à savoir si ce roman incontournable, sera sa pierre d’achoppement ou celle sur laquelle il bâtira son église.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s