Let’s Get Lost : Chet Baker par Bruce Weber

Ce documentaire en noir et blanc n’est ni l’un ni l’autre : c’est un testament-hommage qui ne manque pas de couleurs. Le bleu, évidemment, des notes du trompettiste au visage d’ange, de sa profonde névrose, de son flirt permanent avec la mort, de volutes de fumée de tabac, de hash et d’autres substances qui endorment peu à peu la voix et le souffle du déchu. Le rouge, de l’ensemble qu’il porte le soir où il rencontre Ruth Young, cette blonde dont le visage (ci-dessous bordé de fleurs) et la voix rappellent étrangement ceux de Courtney Love, chanteuse frustrée, droguée accomplie, admirant Baker et l’accompagnant dans les pires de ses penchants. Le rouge aussi du sang, des lèvres fendues et des dents cassées, ce soir de 1968 où Baker règle ses comptes avec ses démons, et paie de sa bouche ses écarts, ses mensonges ses addictions : il se fait casser la gueule, littéralement, à tel point qu’il ne lui reste plus de dents ni de lèvre pour continuer à jouer. Pendant trois ans il sombre dans le silence, survit comme pompiste, avant que Dizzie Gillepsie lui trouve enfin un gig de trois semaines à New York, une nouvelle chance de faire ses preuves, lui qui doit réapprendre à jouer.

Ruth Young, compagne de Chet Baker en 1973-1982
Ruth Young, compagne de Chet Baker en 1973-1982

Ces deux heures de plongée dans la vie d’une icône laissent un goût doux-amer. Visuellement, le film est superbe, on voudrait se repasser en boucle les plans en studio, où seule la musique donne vie aux images, où Chet Baker livre son dernier souffle, déjà immobile, fixé par le cadre et la lumière dans sa pose d’icône éternelle, d’enfant terrible du jazz, qui semble avoir passé sa vie à se saborder. Il n’est même pas mort assez jeune pour mourir beau, et Bruce Weber, dans tout son talent de photographe de mode montre à l’envi les ravages du temps sur ces traits blancs. Let’s Get Lost a un autre mérite, celui de livrer un portrait juste de celui que ses compagnes avouent avoir aimé plus pour son génie que pour l’homme qu’il était. Un portrait équilibré, qui ne sombre ni dans l’héroïde, ni dans le lynchage.
Une scène symbolise cet équilibre, et le tact de Weber : en plan serré, il demande à la mère de Baker si Chet l’a déçue, en tant que fils. Elle : oui. Son émotion crève l’écran, elle est mal à l’aise, ne veut pas en dire plus, le silence insistant du documentariste est une torture, et elle ajoute, avec un sourire lacrymal : mais ne parlons pas de ça. Weber n’insiste pas.

On le comprend bien dans le film, en voyant ses femmes, ses enfants, ceux qui l’ont connu : Baker était un salaud égoïste, un vrai. Mais la première victime de Baker, c’est Chet : son indifférence pour les autres se muait, vis à vis de lui-même en une violence sourde, une souffrance intense à laquelle seules les drogues les plus dures pouvaient répondre. Un homme qui se suicide à coup de speedball, voilà ce que nous montre Let’s Get Lost, le dernier portrait, photographie animée, d’un géant, d’un génie au talent inné. Ce film tout en ombres illustre à la perfection une citation bien connue de Hegel : il n’y a pas de héros pour son valet de chambre. Dès lors, c’est tout le mérite de Weber de sortir de cette impasse en mêlant la grande histoire à la petite, et en donnant à son travail une ambition visuelle bien servie.

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