Tram 83 : Vous avez l’heure ?

« … demanda aux musiciens de baisser la voix et pointa Lucien du doigt :
— Chers amis, vous ne me croirez pas, l’homme que vous voyez est un historien !
Hilarité générale.
Tout le Tram en chœur unique :
— Tu n’avais rien à foutre ou quoi !
Puis en chœur dispersé :
— Et tu gagnes ta vie avec l’histoire ?
— Regardez où ça peut mener à force d’imiter les touristes !
— Vous étudiez aussi les filles ou c’est seulement l’histoire ?
— Vous nous faites la honte vous qui pataugez dans l’histoire de l’art !
— Moi, je vais me jeter sur les rails si papa veut à tout pris que j’étudie les histoires, s’exclama un bambin d’à peine dix ans qui accompagnait son père.
Il retourna à sa table et s’excusa à peine auprès de Lycien qui ne comprenait toujours pas ce qui venait de lui arriver.
— C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il y avait encore des têtes pensantes dans la Ville-Pays. Ce pays est par terre, tout est à reconstruire : les toutes, les écoles, les hôpitaux, la gare et même l’homme. Nous avons besoin des médecins, des mécaniciens, des charpentiers, des éboueurs mais surtout pas des rêveurs !
— Vous avez l’heure ?
La musique avait repris de plus belle. Lucien n’avait plus le courage de toiser l’homme qui venait de l’humilier. Il cherchait, par contre, à se dédouaner.
— On ne peut rien contre une passion. Mais je ne suis pas qu’historien. Je suis aussi écrivain …
Un voisin de table s’invita dans la conversation :
— Ecrivain ou historien, c’est du même au pareil ! »

Kehinde Wiley, Officer Of The Hussars, 2007.
Kehinde Wiley, Officer Of The Hussars, 2007,

Tram 83 est un grand roman. La page dont provient cet extrait m’en a convaincu. Pourquoi ? Parce que Fiston Mwanza Mujila ne fait pas de la littérature un totem, et de l’écrivain un prophète investi d’une mission sacrée, planant au-dessus de ses contemporains. Lucide, il renvoie les « têtes pensantes » à la place que leur assigne le regard moyen : celle du rêveur, du parasite, du barde qu’on méprise gentiment.

En quelques lignes, le grand Fiston, né au Congo et installé en Autriche, crée une ambiance, fait rire son lecteur, et nous montre l’étendue de sa modestie. Enfin un romancier qui ne se prend pas trop au sérieux, qui n’hésite pas à maltraiter la langue pour la rendre plus belle et plus vivante, qui descend dans l’arène plutôt que de se lamenter sur son sort et faire étalage de son morne quotidien ou de ses fantasmes.

A sa suite, on débarque dans le Tram, on est paumés, on ne comprend pas bien qui est qui, ce qui se passe – comme dans n’importe quel autre bar, remarque – mais progressivement on prend ses marques, on se familiarise d’abord avec l’incongrue répétition (ce Vous avez l’heure ? qui revient à intervalles irréguliers, et qui, de gimmick absurde, devient un repère familier et rassurant dans cet univers chaotique), puis avec les personnages, les caractères. Quelques mois après, cette ambiance de vous quitte pas, vous repensez au Tram 83 avec nostalgie, et vous attendez avec impatience que Fiston Mwanza Mujila vous emmène à nouveau dans son monde sans sommeil.

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