The Lobster : Hôtel ou camping ?

Dès son arrivée dans l’hôtel qui sert de décor à la première partie du film, le personnage interprété par Colin Farell doit choisir : homo ou hétéro ? 44 ou 45 de pointure ? Non, vous ne pouvez pas être inscrit comme bisexuel. Non, il n’y a pas de 44,5. Dès le décor posé, Yorgos Lanthimos donne le ton : The Lobster est un film où la demi-mesure n’existe pas. En apparence, ce monde ne laisse place à aucune subtilité, aucune ambigüité. Les personnages s’expriment sur un ton monocorde, à peine troublé par quelques émotions, des résidus semble-t-il d’une personnalité que cette société aseptisée s’efforce d’oblitérer. Tout doit entrer dans une case. Pas de place pour la solitude, pas de place pour l’émotion. Les mots ont une fonction, exprimer avec crudité, et sans filtre, la réalité des pensées et du monde environnant. C’est d’ailleurs toute la force des acteurs principaux de parvenir à nous toucher, à nous faire rire même, derrière ce masque de cire. Ceux qui peinent à se contrôler sont impitoyablement broyés : le personnage de John C. Reilly, excellent dans ce rôle d’inapte, de bouffon triste et inquiétant – déjà vu chez Paul Thomas Anderson – en est le symbole, lui qui se fait toaster la main droite après s’être astiqué sans discrétion.

Car dans ce film, la norme sociale s’inscrit dans les corps, du début à la fin. La chair porte les stigmates de cette oppression, le corps n’est qu’un outil. La psychologie passe au second plan, les couples s’accordent sur des caractéristiques physiques, comme si les critères intellectuels ou moraux étaient tabous : on se met en couple parce que chacun saigne du nez, est myope, chante bien … Au prix de mensonges, et des pires sévices pour se rapprocher de la personne convoitée. Lanthimos choisit ici une forme de facilité, car cette violence physique est représentée sans filtre, et symbolise sans effort l’oppression subie par les personnages.

Oui, The Lobster est un film sans subtilité. On passe d’un extrême à l’autre, de l’enfer du couple à l’enfer de la solitude, car ceux qui s’opposent aux institutions dominantes imposent des interdits symétriques, des sévices plus terrifiants encore, et se perdent dans des rituels tout aussi ridicules. Plusieurs éléments témoignent de cette symétrie. La place du sexe, notamment, qui subit un spectaculaire renversement : le contact physique, les témoignages d’affection, au lieu d’être impudiques, deviennent la preuve que l’on fait partie du moule, le sexe est institutionnalisé, imposé par les tenants de l’ordre social comme cette infirmière qui vient exciter chaque jour les résidents de l’hôtel. Et parmi les Solitaires, qui refusent cette société et vivent comme des zadistes en forêt – qui fait un refuge peu crédible, au demeurant – le sexe est réprimé en public, et doit être secret au risque de subir mutilations et tortures. Par ailleurs, chaque camp a sa figure de proue, son bon élève, son soldat modèle, qui se fait garant du respect des règles : la femme sans cœur et la chef des solitaires, chacune d’une froideur totale, même si la première est bien plus convaincante.

Dans ce binarisme apparent, Lanthimos utilise l’humour comme porte de sortie, grâce au personnage de David, interprété à la perfection par Colin Farell. David est un inadapté, dans chacun des deux camps, dans l’hôtel et parmi les solitaires. Il est perpétuellement inadapté car humain, donc accablé de contradictions, d’ambiguïtés. Cet architecte falot ne veut pas choisir, et ses tentatives de jouer un rôle, de s’intégrer, échouent pathétiquement. Cette inadaptation sociale, ressort premier de l’humour, offre ici un échappatoire bienvenu à l’atmosphère violente et oppressante créée par le réalisateur : plans fixes, fenêtres omniprésentes mais sans profondeur de champ dans la première partie, confrontation insoutenable à la violence, en plan serré ou ralenti. L’humour noir perce avec difficulté, essentiellement grâce au jeu de Farell, mais se libère avec d’autant plus de force.

The Lobster est donc un bon film, où une réalisation maitrisée et une excellente interprétation servent efficacement un scénario original et plus subtil qu’il n’y paraît. On regrettera seulement une perte de rythme dans la seconde partie du film, moins inspirée tant dans l’écriture que dans la réalisation.

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