Le Fils de Saul

Le Fils de Saul est un film important. Non pour le Grand Prix reçu à Cannes, ou les compliments de Claude Lanzmann. Soixante-dix ans après la libération des camps, les enjeux de transmission de la mémoire sont plus importants que jamais, alors que le nombre de témoins vivants de la Shoah s’amenuise. Comment trouver de nouveaux moyens de transmettre cette mémoire sans la bafouer, sans verser dans le spectaculaire ni l’infidélité aux faits et témoignages ? C’est tout l’enjeu auquel se confronte László Nemes, dont il s’agit du premier long métrage. Les écueils sont innombrables, le sujet écrasant par sa gravité, et pourtant, ce film impose le respect. Nemes ne tombe dans aucun piège, et rares sont ses faiblesses. Ce n’est pas un documentaire, ni un conte édifiant, ni un film sentimentaliste ou lyrique, ni un pamphlet prétendant bouleverser notre vision des choses : c’est un film juste.

Il est dès lors très difficile d’en parler. On se sent écrasé par ce qui est montré, on le critique difficilement. On ne peut pas lui reprocher de montrer l’horreur, car la cacher serait pire. On ne peut pas lui reprocher la confusion, le sentiment d’oppression qui y règnent, car ils ne sont que fidélité aux témoignages. On ne peut pas lui reprocher de travailler sa forme, car le format carré, l’absence de profondeur de champ, la caméra subjective et focalisée sur Saul sont autant de moyens de préserver un voile de pudeur sur les atrocités ainsi éloignées du champ. Ce n’est pas un beau film, même si la lumière est impeccable, les costumes, les décors, les sons, parfaitement reconstitués. Aucun plan ne retient l’attention, la caméra ne s’arrête jamais pour nous montrer une composition. Le visage et le corps de Saul sont ses seuls paysages, la caméra est comme lui prise dans une succession d’évènements où sa présence est à peine tolérée. Nemes souligne ainsi en permanence les précautions qu’il a prises pour traiter son sujet, et force est de constater qu’il a su trouver le ton juste, car aucune fausse note ou soupçon de mauvais goût ne peuvent lui être reprochés. Il ne manque d’ailleurs pas de rendre hommage à ses prédécesseurs dans ce travail de mémoire, en reconstituant la scène où furent prises les quatre seules photos du camp en activité. Elles montrent l’extermination en marche, aux portes de la chambre à gaz du crématorium V, au moment où celle-ci massacrait  jusqu’à vingt-quatre mille juifs par jour.

Dans ce film, la parole est rare, elle se confond souvent avec les bruits du camp, ces hurlements des SS et des prisonniers. Les mots sont chuchotés, à peine articulés, parfois dans une langue inconnue. Les sonderkommando, aussi appelés geheimnisträger, ou porteurs de secrets, sont des machines qui n’ont plus droit à la parole, et ne sont portés que par le sursis qui leur est accordé, à condition de devenir les rouages de leur propre extermination. Les mots sont choisis avec justesse : quand Saul vient chercher le corps de son fils, il ne demande pas un « corps », mais die Stücke, les morceaux, ce qui reste d’hommes et de femmes que la rationalité nazie a privés de toute dignité. Surtout, la parole disparaît dans l’ambiance sonore, l’une des grandes réussites du film, qui contribuent à son atmosphère totale et oppressante.

Le Fils de Saul, avant d’être un film mémoriel, est un film sur la transmission de la mémoire. Il met en scène la mémoire en train de se former, et la lutte déjà intense pour en sauvegarder les bribes de l’oblitération à laquelle la condamne le totalitarisme nazi. Si Saul veut donner une sépulture à ce fils qui est, dans la pure tradition juive, une incarnation du peuple entier, et ici de son avenir, c’est pour que l’ambition totalitaire du nazisme ne s’étende pas à l’après : à la mort, ni à l’avenir. Saul lutte contre l’effacement, et il le fait avec d’autant plus de force qu’il est déjà du côté des morts, comme le souligne un de ses compagnons d’infortune. La vie dans cet enfer n’est plus son affaire. Il ne prend pas part aux révoltes, s’en désintéresse. Son nom, Ausländer, l’étranger, souligne cette mise à l’écart. Ausländer, l’homme d’une autre terre, l’homme sans terre, qui en cherche une pour son fils. Il est obsédé par sa quête, car il sait qu’en elle se concentre l’espoir d’un peuple. Il cache les preuves : l’appareil photo, le corps, et tente de sauver ce qui peut l’être, comme dans cette scène où on le voit chercher en vain, dans une pile de papiers d’identité, des preuves, des traces. Un film sur la mémoire est nécessairement un film sur l’identité, et c’est cela aussi que Niemes met en scène avec brio, quand Saul sauve un homme en lui prêtant son manteau et son cache-nez : l’identité se résume à des vêtements, seuls les juifs se reconnaissent entre eux, et sont les seuls témoins de leur identité passée. La mort est l’étape ultime dans cette destruction du sujet, et c’est ce que Saul veut éviter pour cet enfant, finir dans une pelletée de cendre livrée au courant de la rivière.

Le Fils de Saul est donc d’une grande puissance, tout en sachant trouver la juste mesure et ne pas tomber dans les écueils propres à la représentation de la Shoah. C’est un film pudique et sage, ayant su trouver un juste équilibre entre la décence et la reconstitution de l’atroce vérité.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s