The Other Side : au Sud, rien de nouveau

Le film s’ouvre sur ce qui ressemble à une scène de chasse en forêt, ou de guérilla colombienne. Des hommes lourdement armés, anonymes et camouflés, se fraient un passage dans la végétation dense, puis disparaissent. Ils laissent le cadre à un homme dénudé, affalé au bord d’une route, qui semble se réveiller, puis marche nu sur le bitume. Ce sont ainsi deux films qui composent The Other Side : l’un suit Mike, un camé de Louisiane qui tente de prendre soin de sa famille mieux qu’il ne le fait de son corps ; l’autre suit un groupe d’hommes formés au sein d’une milice texane, obsédés par Obama et une révolution qu’ils tiennent pour imminente face à l’Etat fédéral. Hormis leur environnement, le deep south, et leur haine commune du président noir, éventail absolu, ces deux histoires sont peuplés de personnages qui ont peu de choses en commun. Tandis que les uns pleurent leur Amérique rêvée et se réfugient dans la drogue et l’alcool, d’autres s’arment et s’organisent pour la défendre. Chaque groupe, obsédé par la liberté promise par les pères fondateurs, se choisit un maître : les psychotropes (café, tabac, tord-boyaux, xanax, meth maison injectée ou fumée …) pour les uns, les armes à feu pour les autres dans un délire contradictoire ou les wannabee surhommes abdiquent toute volonté propre.

A certains égards, The Other Side suscite l’admiration, notamment pour la capacité de Roberto Minervini à pénétrer dans l’intimité la plus totale des personnes filmées. Certaines scènes, qui ne sont pas sans rappeler le cinéma de Larry Clark, tirent leur force de cette proximité, puisque rien n’est caché de la vie de Mike, tout est montré dans ses moindres détails, qu’il s’agisse de son corps ou de la manière dont il fabrique la Meth puis l’injecte dans le corps des femmes. Ce film joue avec la frontière entre documentaire et fiction, à tel point que l’on peine à discerner ce qui relève de celle-ci et non de celui-là. Et c’est là que nait le malaise.

Version 2
Photo G.S., 2011.

En effet, The Other Side, au prétexte de nous montrer l’Amérique oubliée, la face sombre des Etats-Unis (pour reprendre les clichés les plus éculés) se vautre largement dans la complaisance et la vulgarité la plus totale, voire dans l’indécence et l’irrespect des personnes bien réelles qui en peuplent les plans. Que Minervini veut-il prouver, en montrant une strip-teaseuse enceinte se faire piquer par Mike dans les toilettes du club, pour pouvoir supporter une soirée de plus les visages des épaves qui lui jettent des billets de 1$ ? Ou un redneck entouré de quatre ou cinq autres camarades, leur bouteille de Bud Light à la main, se faire sucer par une femme portant un masque d’Obama ? Ou ces femmes qui secouent leurs fesses pour un concours de t-shirt mouillé, un numéro inscrit sur la cuisse comme du bétail ? Ou cette scène interminable où Mike cherche une veine dans les seins de sa copine pour la piquer ? Ou celle où un cochon sauvage blessé, rattrapé par deux chiens, est achevé à coups de pieds, et découpé vivant, pour le seul plaisir de poser ses couilles dans la paume de la fille la plus proche ? On se le demande, en vain. Car le film frappe avant tout par son manque de profondeur, comme si Minervini se laissait submerger par la fascination béate et voyeuriste qu’il porte à ces personnes qui surgissent d’un autre monde, et qui n’ont jamais dépassé la contradiction entre une Amérique qui chante haut et fort sa liberté et asservit sans vergogne sa jeunesse aux aspirations d’un complexe militaro-industriel plus puissant que jamais. Les grands mythes américains sont piétinés, certes, mais sans réelle innovation dans le propos ni dans la forme.

Seuls quelques instants, ceux où Minervini laisse à voir les sentiments de Mike – ceux des miliciens texans décérébrés nous resteront inconnus – charment par leur sincérité et leur puissance : lorsqu’il apporte une poupée à sa nièce, qui rêve d’intégrer Harvard ou Yale, et que l’on voit dans son regard la compassion pour un espoir déjà piétiné ; quand il rend visite à sa mère mourante, puis à sa grand mère ; ou encore lors du repas de Noël où chacun exprime ses voeux. La partie du film dédiée à Mike n’est ainsi pas sans douceur ni subtilités, et l’intelligence du montage qui révèle doucement une certaine progression psychologique, le refoulement puis la libération de ses angoisses, emmène le spectateur, qui finit par se laisser charmer par ce personnage, aussi fascinant que les coins perdus de Louisiane. La partie texane, qui succède à l’apogée émotionnelle de Mike dans une belle scène d’errance et de libération, choque d’autant plus par son allure de clip pour la NRA et ces milices lourdement armées convaincues que le grand soir est proche. Le propos politique n’est alors pas inintéressant, mais la brièveté des scènes dans lesquelles il s’exprime et le manque de mise en perspective de ces idées laisse un sale goût de boue et de poudre, alors que le film s’achève sur une image d’une facilité convenue, une carcasse de voiture où brille la dernière lueur d’un feu démentiel.

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