2084

          2084 est le septième roman de Boualem Sansal, dernier d’une carrière entamée en 1999 au cœur de la guerre civile algérienne. C’est aussi le grand gagnant de la rentrée littéraire 2015, acclamé par la critique et le public, et couronné du Grand Prix du roman de l’Académie Française. Voilà pour le pedigree. La réception de ce livre mérite d’être mentionnée, car son traitement médiatique n’est sans doute pas décorrélé de l’obsession française actuelle pour tout ce qui concerne l’islam. Et pourtant, 2084 n’est pas un livre sur l’islam. Ce n’est pas non plus un livre sur l’islam radical, sur le terrorisme, sur l’avenir du Maghreb ou quoi que ce soit dans cette veine, et réduire le travail de Boualem Sansal à ces obsessions et fantasmes serait bien réducteur. L’Islam n’est évoqué que de manière très allusive, et le saint Gkabul a sans doute moins de rapport avec le Coran que ce dernier avec la Thorah.

2084 n’est est pas moins un livre politique, en ce qu’il déroule une variation dystopique sur le thème d’un Etat Léviathan, très fortement inspiré de 1984, cité et évoqué à de nombreuses reprises. Certains passages laisseraient même croire que Sansal voulait écrire une suite à l’œuvre d’Orwell, puisque l’Angsoc est mentionné comme ennemi vaincu de l’Abistan, ce nouvel Etat omniscient, si vaste que la notion même de frontière lui est étrangère. Cette idée de frontière sera l’objet même de la quête d’Ati, le personnage principal. De nombreux thèmes sont repris de 1984, comme l’importance du contrôle du langage, de la manipulation de l’histoire et de l’information. Toutefois, Sansal ne cherche pas à pasticher ni plagier Orwell, mais tire au contraire parti de cette filiation pour approfondir son univers. Le déroulement du récit est assez secondaire, et la narration ne prend une forme plus dynamique que dans la seconde moitié du livre, voire dans son dernier tiers. Sansal, conscient de l’importance de 1984 dans l’imaginaire collectif, peut se permettre d’évacuer rapidement les bases ainsi posées par son prédécesseur, pour se pencher sur d’autres aspects.

2084 est ainsi une très complète illustration du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, qui cherchait en 1547 à comprendre la pérennité de la tyrannie, en dépit d’un rapport de force défavorable au Tyran face au reste de la population. La réponse résidait selon lui dans le contrôle social, et la petite part de pouvoir que chacun croyait détenir sur son voisin ou son subalterne, perpétuant ainsi un ordre social perçu comme bénéfique.

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Louis Kan’s Salk Institute, La Jolla, California (1963)

L’importance du contrôle social dans 2084 n’est cependant qu’un symptôme, qui traduit en réalité la puissance de la théocratie comme forme de domination. Si l’Abistan réussit là où l’Angsoc avait échoué, c’est parce que rien ne peut remplacer le discours religieux pour parvenir à laver les cerveaux plus blancs que blanc. La religion est le mode le plus puissant de contrôle, pour plusieurs raisons. Elle permet d’abord d’éliminer la science, dont la science historique, comme mode de compréhension du monde, et satisfait pleinement notre curiosité, sans difficulté puisqu’elle échappe à toute rationalité. C’est pourquoi les Abistanais ne se posent plus de questions, et acceptent le monde tel qu’il est, comme ordre transcendant choisi par Abi au nom de Yölah, dont les noms sont sans cesse rappelés et ponctuent un vocabulaire épuré, comme les divers rituels qui ponctuent la vie quotidienne. La religion permet ensuite d’apaiser les craintes, notamment celles relatives à la misère de l’existence en Abistan, où la régression technologique est manifeste, ou celles relatives aux guerres avec un ennemi fantasmé, et que l’on devine monté de toutes pièces par la Juste Fraternité. Enfin, la religion donne à chacun un code de conduite, dont il est le premier gardien. Le contrôle est délégué à chacun sur soi-même, si bien que la surveillance des pairs devient quasi inutile. C’est ce que montre très justement la première partie du livre, qui détaille le combat mental qu’Ati livre à sa croyance. Une brèche a été ouverte dans son système de représentation lors d’un séjour dans un lointain Sanatorium, où il a pu découvrir la diversité des Abistanais, et surtout après sa rencontre avec Nas, un archéologue, dont Sansal nous dit :

« C’est son regard qui attira celui d’Ati, c’était le regard d’un homme qui, comme lui, avait fait la perturbante découverte que la religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel ».

A l’évidence, la critique de la religion présente dans 2084 n’a rien de très novateur. Sansal construit son roman sur des arguments bien éprouvés et n’invente, au fond, pas grand chose. Mais son talent, outre le maniement d’une langue moderne et maîtrisée, est d’arriver à créer cet univers cohérent, à dérouler un récit prenant sans se défaire de sa complexité, le tout centré sur un héros anonyme entouré d’anonymes. On s’imagine volontiers 2084 dans un univers post-apocalyptique proche de Mad Max, que ne renierait pas non plus Volodine qui l’avait approché dans son Terminus Radieux l’année dernière. 2084 est un livre riche et bien construit, intelligent, qui prend le temps de poser son univers et parvient à retranscrire avec nos mots un monde, un mode de pensée qui n’a plus rien à voir avec le nôtre. Sans être d’une très grande originalité, ce roman nous offre donc une critique bienvenue de la bêtise religieuse et de la soumission politique, et parvient à nous immerger, en (très) digne successeur d’Orwell, dans un monde d’une grande cohésion.

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