Béliers

Béliers est un film silencieux, froid, perdu dans la neige, peinant à s’extraire du vide. Difficile d’en faire le pitch, mais ce film ne cherche pas à se vendre. On aurait envie de le garder pour soi, comme un objet réconfortant, un compagnon hivernal, un peu rugueux mais qui nous aime et nous comprend. Regarder Béliers, c’est passer une heure et demie en Islande, avec deux frères et leur troupeau. Deux frères qui vivent à deux pas l’un de l’autre dans une vallée isolée, qui ne se parlent plus, et dont la seule ambition est de battre l’autre au concours du plus beau bélier de l’année, grâce à leur cheptel issu de la même lignée.

L’enjeu, bien sûr, n’est pas là. Par-delà cette forme rugueuse et sans esbroufe, ou rien n’est fait pour flatter le regard, Grímur Hákonarson s’intéresse à l’homme, dans sa simplicité la plus élémentaire. La question du bonheur n’est pas évoquée, elle ne nous intéresse pas. Ces hommes ont la sagesse ancestrale de ceux qui savent que notre vie n’est qu’un passage, qu’elle n’a pas de sens et que la remplir en se faisant le témoin de traditions immémoriales est un chemin qui en vaut bien d’autres. Gummi et Kiddi sont des hommes qui n’ont rien à voir avec la modernité. Leur place est parmi les béliers, comme le souligne la ressemblance physique des deux frères avec leurs troupeaux : barbe et cheveux broussailleux, gros pulls de laine, stature massive, les font passer pour le versant humain de cet animal robuste. La confusion va jusqu’à l’inversion, puisqu’on ne voit pas de corne sciée, mais Gummi se coupant les ongles avec des ciseaux de tonte, seule manifestation d’un rattachement à la culture, domestication du corps que l’homme assure pour lui-même mais impose aux bêtes. Leur solitude ne semble pas leur peser outre mesure, ils trouvent du plaisir dans les choses simples et connues, et laissent le temps passer sans trop s’en préoccuper, jusqu’à ce qu’une rupture imprévue leur fasse prendre conscience de celui-ci.

Ram's Head with Hollyhock, 1935 by Georgia O'Keeffe
Georgia O’Keeffe, Ram’s Head, White Hollyhock-Hills, 1935.

Sous cette rugosité apparente, Béliers est pourtant un film réconfortant et par moments joyeux. On trouverait à Gummi et Kiddi certains traits communs avec les personnages de Wes Anderson ou Wallace et Gromit, ces êtres un peu à côté de la plaque, en retrait du monde, trouvant du réconfort dans un univers-cocon qui les préserve de la société. L’intrusion de celle-ci, de ses institutions, de ses normes et de ses représentants se fera dans la plus grande violence pour les deux frères. Chacun y répondra par ses propres moyens, la violence ou la ruse, avant que l’adversité ne les pousse, enfin, l’un vers l’autre. Ainsi le scénario de Béliers, simple, n’en est pas moins maîtrisé et efficace, servi par une réalisation relativement transparente, marquée ça et là par de bonnes idées, et sachant avant tout se faire oublier, ce à quoi aspirent les deux frères dans l’hiver islandais.

Rien d’étonnant donc à ce que ce film ait reçu le prix « Un certain regard » au dernier Festival de Cannes, qui récompense à juste titre son originalité, l’audace de son sujet et la subtilité de son propos. Bref, Béliers est un film où on se sent bien, comme dans un gros pull en laine, un de ceux qui arrivent, en peu de temps et avec peu de moyens, à construire un univers dont on voudrait qu’il ne disparaisse jamais de nos souvenirs.

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