Moderato Cantabile

Moderato Cantabile est le huitième roman de Marguerite Duras, qu’elle publie à 44 ans. Son titre fait référence aux leçons de piano que suit un enfant, sous les injonctions de sa mère, à la fois certaine de la nécessité de cet apprentissage et incapable d’en expliquer la raison, quand son fils lui demande « pourquoi » il doit répéter ses gammes et répondre aux ordres absurdes de sa professeure tyrannique. Moderato Cantabile, c’est la manière dont il doit jouer une sonatine de Diabelli, sur un rythme modéré et chantant. L’enfant, pourtant doué, est incapable de se souvenir du sens de la formule, ce qui génère chez sa Mademoiselle Giraud, sa professeure, des élans de sadisme renouvelés.

La mère de l’enfant s’appelle Anne Desbaresdes (quel nom !) et c’est elle qui porte le roman. Le récit débute quand la routine des leçons et celle du quotidien, trop modéré et trop peu chantant, est interrompue par un hurlement, celui d’une femme qu’un assassine dans un café en contrebas. Dès lors, Anne Desbaresdes n’aura de cesse de chercher à comprendre le sens de ce crime passionnel, dont le motif profond lui échappe. Cette enquête la conduira à se rapprocher d’un homme, qui fréquente le café où s’est déroulé le crime, à boire en sa compagnie à la recherche d’explications, qu’elle obtient peu et finit par l’implorer d’inventer.

« Anne Desbaredes boit de nouveau un verre de vin tout entier, les yeux mi-clos. Elle en est déjà à ne plus pouvoir faire autrement. Elle découvre, à boire, une confirmation de ce qui fut jusque-là son désir obscur et une indigne consolation à cette découverte »

Moderato Cantabile est un roman basé sur la répétition, comme celle de cette Sonatine incessamment rejouée. Ses huit chapitres, à l’exception du septième, se déboulent alternativement dans l’appartement de Mademoiselle Giraud, et dans le café où se retrouvent Anne Desbaredes et Chauvin, l’homme dont elle cherche à obtenir la vérité, puis simplement les confidences et les paroles, lui qui était auparavant un employé de son mari. Deux lieux décrits à minima, et suggérés par une poignée d’objets : le piano, la fenêtre, le comptoir, qui sont les réceptacles et les instruments de la routine. Comme le ressac qui mesure le temps de cette ville portuaire la sonatine se répète, construite sur des phrases simples, au vocabulaire dépouillé, à la ponctuation incomparable et des dialogues d’une élégante sobriété. Elle se répète en apparence, mais de légères variations, observées dans quelques phrases-clefs font naître une tension, un suspense qui deviendra oppressant dans le dernier chapitre car la réitération des motifs du récit (le café, le verre de vin, la main qui tremble, la table au fond de la salle, la sonnerie des sorties d’usine …) semble annoncer la répétition du drame, dont on croit assister à la mise en scène progressive par deux nouveaux acteurs.

Si Moderato Cantabile est un roman dépouillé– nombre réduit de lieux et de personnages, vocabulaire simple, récit bref – cette simplicité n’est qu’apparente et laisse en réalité une place importante au lecteur à qui il revient de compléter le récit, de se l’approprier en l’interprétant. En effet, peu de questions trouvent leur réponse, si ce n’est dans des suggestions effleurées, et davantage encore sont ouvertes au cours du récit. Marguerite Duras démontre ainsi, dans un style unique, la puissance de la suggestion romanesque qui peut naître du dispositif le plus simple : quatre personnages, trois lieux, un évènement. Le reste c’est la langue et le rythme, et le génie de celle qui les manie.

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