Les Délices de Tokyo

Dans Les Délices de Tokyo, des trains découpent l’écran, à intervalles irréguliers. Ils interrompent les déambulations urbaines des personnages, et perturbent par leur surgissement bruyant dans un paysage si chargé, au milieu des immeubles et routes qui forment la tapisserie peu avenante du dernier film de Naomi Kawase. Ces trains, les personnages n’y montent jamais. Ils les observent, les subissent. Une manière de dire qu’ils sont au ban de la société : soit qu’ils en ont été écartés, comme Sentaro, un repris de justice condamné à tenir une petite boutique de dorayakis pour repayer une dette, ou comme Tokue, ancienne lépreuse tenue à l’écart du monde pendant 50 ans ; soit qu’ils n’y trouvent pas leur place comme Wakana, une adolescente qui ne semble pas avoir d’autre refuge que cette boutique. Ces trains jaunes lancés à pleine vitesse sont ainsi des projections de la modernité rugissante, qui impose son rythme et laisse sur le quai ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas en être. Pas d’alternative, pas de juste milieu, vous êtes un salaryman ou un marginal, dans une société corsetée à l’extrême, étouffée de convenances et de normes qui frappent toutes les générations, et tous les sexes, de l’adolescente de 15 ans à la mamie de 75.

Hokusai poete chinois su dongpo
Katsushika Hokusai, Le poète chinois Su Dongpo

Ce sont ces marginaux que Naomi Kawase choisit de filmer, et eux seulement. Filmés majoritairement en gros plan à faible profondeur de champ, ils se déplacent dans un décor confiné, celui de cette minuscule boutique, ou de leurs appartements respectifs, sans vie et sans décoration. Peu de scènes d’extérieurs, peu de contacts avec les autres, ce sont le trio et sa boutique qui intéressent la réalisatrice. Seules respirations dans la mise en scène : des plans fixes contemplatifs de la nature en mouvement, souvent sans présence humaine, intervenant régulièrement pour dire le passage des saisons et des étapes du récit. Dès lors, Les Délices va se construire sur le rapprochement de ces trois paumés, qui n’ont rien d’autre que les Doriyaki en commun. Construire un film sur un lien aussi ténu est une gageure, mais l’ensemble tient la route car les personnages ne sont pas tant rapprochés par ce qu’ils ont en commun que par l’horizon bouché que leur oppose la société japonaise. La solution à ce rejet, Tokue va la fournir en forme de leçon de sagesse, elle qui a du apprendre à vivre recluse, puisque les lépreux japonais étaient condamnés à vivre en autarcie jusqu’en 1996. Les passages relatant cet enfermement sont une grande réussite du film, certainement les plus émouvants, comme la première visite de Sentaro et Wakana qui s’attendent à l’horreur et découvrent un havre de paix. Ce sont paradoxalement les scènes tournées dans la « réserve » des lépreux qui semblent les plus aérées, les plus libres, laissant la place à  la nature sublimée dans des plans plus larges.

Dans son confinement, Tokue a du trouver du réconfort ailleurs que dans les hommes, et en apprenant à Sentaro à cuisiner les Doriyaki, ce n’est pas seulement une recette ancestrale qu’elle fait ressurgir. A travers ce personnage, Naomi Kawase ne rend pas tant un hommage à la tradition qu’à la lenteur qu’elle imposait, permettant l’ouverture de l’homme à son environnement. Tokue insiste sur la nécessité de respecter les haricots, elle leur parle, les écoute. Elle écoute aussi la lune, les oiseaux et le vent, comme elle le raconte dans ses lettres. Contrairement aux trains qui relient à grande vitesse un point A à un point B, et dont l’intérieur a été abondamment filmé par le cinéma japonais, l’intérêt n’est pas ici dans le mouvement perpétuel mais dans l’arrêt, dans la contemplation. Il se trouve ainsi une forme de salut dans la mise à l’écart : débarrassés du superflu, de la vaine agitation, nous apprenons à redonner du sens à nos gestes, à être attentifs à ce qui se produit réellement autour de nous. Les Délices de Tokyo est donc un film purement sensoriel, où les gros plans sur les personnages soulignent avant tout leur ouverture et leur concentration : odeurs, goûts, textures sont rendues à l’écran par un travail superbe sur la lumière, qui met perpétuellement en avant ce qu’il y a de beau dans le quotidien, et que Tokue va progressivement leur apprendre à apprécier. Par ce triple éloge de la lenteur, de la marginalité et de l’ouverture au monde, Naomi Kawase offre une leçon de sagesse d’une grande élégance.

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