La bibliothèque de Hans Reiter

 

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Henri Rousseau, dit le Douanier, La Guerre, Vers 1894, © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / DR

De rire et de guerre, voilà de quoi il est question dans ce court roman de Jean-Yves Jouannais, errance badine entre France, Allemagne et Suisse à la recherche du sens d’une collection, celle que le narrateur a découvert par hasard lors d’une vente aux enchères, et dont il s’est approprié une partie en dépit de la concurrence acharnée d’un autre acheteur, Ernest Gunjer. Cette collection, c’est celle de Hans Reiter, et tous les livres qui la composent parlent de la guerre et sont amputés d’une page. En dehors de ces deux traits communs, la logique de la collection reste une énigme. Le sujet est largement maitrisé par Jouannais, critique d’art qui se consacre exclusivement depuis 2008 à un projet d’Encyclopédie des Guerres, et qui profite de ce roman pour faire part de ses découvertes les plus étonnantes et érudites. Erudit mais pas professoral, c’est le ton de ce livre, qui utilise l’humour pour aborder un sujet pesant.

            Après son départ, je consultai sa carte. […] « Pour qui vous prenez vous ? Sûrement pour quelqu’un. Or, vous n’êtes personne. « Il y a des gens qui ont une bibliothèque comme les eunuques ont un harem. » A défaut de connaître cette citation, vous devriez vous y reconnaître. Si vous désirez en savoir davantage sur ce que vous venez de faire, vous qui à l’évidence ne comprenez rien à rien, essayez de me joindre, je vous accorderai la pitié de vous éclairer. Ernest Gunjer. »

            Cet humour est d’abord celui du narrateur, à la fois étonné et amusé de la concurrence de Gunjer, et qui se laisse embarquer par les invitations de ce dernier, dont il se moque gentiment tout au long du livre. Le ton n’est pas sans rappeler celui de Jean-Philippe Toussaint, ce qui n’est jamais désagréable, mais le style de Jouannais n’atteint pas le même niveau de pureté et de maîtrise du rythme. On ne le lui reprochera pas vraiment, car son imagination compense sans peine quelques maladresses. Il en fait preuve entre deux références historiques, par exemple lors d’une cette joute entre le narrateur et Gunjer, où le premier essaie de convaincre le second, tout en se moquant de lui, de l’origine de son intérêt pour la guerre, basé sur les prétextes les plus loufoques (sa grande sœur était sortie avec un légionnaire bibliothécaire, mort électrocuté dans une fête foraine ….), et sans réussir à le convaincre. Jouannais convainc en revanche le lecteur de son talent d’écrivain en le baladant dans son enquête sur la collection d’Hans Reiter et sur le mystérieux Gunjer, dont les traits semblent aussi changeants que ses humeurs. L’humour vient aussi des situations, comme ce salon réunissant des spécialistes de la guerre – on sent le vécu – et notamment une conférence assommante sur le thème Commandement à la voix. Règles d’intonnation, retranscrite dans tout son risible sérieux.

            Mais c’est justement parce que je ne crois pas être cela, un collectionneur, que j’essaye d’éprouver un peu cette réalité de la dépendance, en tout cas de l’approcher, en accaparant les collections des autres. Je ne suis fétichiste que par procuration. Alors, ces ensembles, je les regarde, je tente d’éprouver la passion qui a concouru à leur constitution, l’obsession qui, chez un autre, les a fait naitre.

            C’est donc une belle réflexion sur le sens des collections pour les collectionneurs et pour les autres, le burlesque et la guerre, le mélange de la petite et de la grande histoire que mène ici Jouannais, dans une sorte de road trip d’historien, hommage touchant d’un passionné à la discipline. Le tout baigne dans une atmosphère étrange, où les références à l’état d’urgence et à une quasi guerre civile – thème obsessionnel de la littérature française de ces derniers temps – côtoient des contemplations poétiques du paysages, et des élans introspectifs plutôt bien menés, pas trop délayés et rarement superflus. Jouannais a le mérite de rendre sa passion passionnante pour le lecteur : on sent les références mûrement pesées, les anecdotes choisies avec soin. La Bibliothèque, le narrateur (dont les obsessions et amis sont ceux de Jouannais), et Gunjer forment ainsi une trinité centrée sur L’Encyclopédie des guerres de Jouannais, ce détriplement lui permettant de tirer une forme romanesque de ce projet qui accapare désormais son existence. Le pari est réussi, et l’on espère que d’autres volumes viendront compléter une nouvelle collection, ouverte sur un éclat de rire, et sur cette brillante citation de Gus Bofa en exergue : « Si, dans les derniers jours de juillet 1914, un seul homme en Europe avait eu la présence d’esprit d’éclater de rire, c’en était fait de la farce absurde qui se préparait ». Toute ressemblance avec une situation présente n’est pas nécessairement fortuite.

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